Retour au Dossier spécial sur la stratégie université-entreprises
 
   
 

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À l'occasion de la semaine Université-Entreprises qui se déroule du 13 au 18 novembre 2014, l'Université de Nantes présente une stratégie qui se veut offensive et résolument tournée vers le développement des interactions entre monde économique et académique. Innovation, recrutement, formation continue... les liens existants sont nombreux, parfois méconnus, et surtout tendent à se développer année après année. Rencontre avec Noël Barbu, Vice-président Développement et Partenariats économiques Affaires financières et Thierry Brousse, Vice-président Valorisation Transfert.

Quels sont, en France, les grands enjeux des relations entre les universités et les entreprises ?

Noël Barbu : Tout le monde parle aujourd'hui d'innovation, d'accès des jeunes à l'emploi, de la nécessité de pouvoir se former tout au long de la vie pour rebondir professionnellement, d'attractivité économique des territoires... Sur tous ces enjeux, les universités sont aujourd'hui incontournables et doivent apporter leur contribution dans un contexte de mutation sociale et économique accélérée. Mais pour cela, il fallait d'abord qu'entreprises et universités réussissent à casser la barrière invisible des idées préconçues et prennent le temps de se rencontrer pour développer un langage commun.

Thierry Brousse : Il y a effectivement un enjeu très fort autour de la création et de la diffusion des nouvelles technologies. Il est aujourd'hui acquis que l'innovation est la clé de voûte de toute création de valeurs. On oublie souvent que l'Université, c'est des chercheurs, des laboratoires, des équipements de pointe, des plateformes technologiques modernes, des brevets... Nous avons un savoir-faire à partager avec le monde économique.
Mais cette collaboration n'est pas à sens unique. Les chercheurs ont également là une opportunité en or pour confronter leurs théories et leurs intuitions à la réalité du terrain.

Et à l'Université de Nantes ?

T. B. : En fait, nous sommes depuis longtemps en lien avec le monde économique. Les premiers acteurs à avoir ouvert le champ de ces relations ont vraisemblablement été les IUT, l'École Polytechnique de l'Université de Nantes, ainsi que certains laboratoires ayant des partenariats déjà forts avec les entreprises. Mais il y a aujourd'hui une volonté politique claire de développer ces passerelles. Nantes a la chance d'avoir sur son territoire une université de recherche forte, avec 63 laboratoires, des équipements de pointe, une passerelle de valorisation avec sa filiale CAPACITÉS et plus de 4 000 personnels dont 1 730 chercheurs, enseignants-chercheurs et personnels de recherche. Sans compter nos 1 200 doctorants ! Nous devons donc généraliser cette démarche en suscitant cet intérêt auprès de tous nos collègues et dans le même temps, nous nous devons d'inciter les entreprises à changer de regard sur nos activités et sur le potentiel d'innovation commun qui est devant nous.

N. B. : L'ensemble des acteurs académiques, sociaux et économiques doivent prendre conscience que l'Université fait partie d'un véritable écosystème de l'innovation.
C'est une vraie stratégie d'ouverture que nous déployons ! Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, cela ne se limite pas au champ des sciences et techniques. Tous les secteurs sont concernés, comme celui de la santé et des sciences humaines et sociales que l'on imagine à tort éloigné du monde de l'entreprise. Sur une grande thématique comme celle de la Mer, par exemple, les laboratoires de sciences humaines et sociales prennent part aux réponses communes aux appels d'offres. Idem sur le numérique où la question des usages est aujourd'hui une problématique cruciale.

Quels sont les secteurs « phares » dans les liens Université/Entreprises ?

N. B. : Comme nous le disions précédemment, les liens entre l'Université de Nantes et le tissu socio-économique ne datent pas d'aujourd'hui. Cependant, cela procédait souvent d'initiatives personnelles qui ne s'intégraient pas dans une stratégie volontariste et partagée. Nous ne partons donc pas de rien. Il faut bien comprendre que l'Université de Nantes, c'est le premier acteur de la formation continue en Région, avec un chiffre d'affaires annuel qui a doublé en 3 ans, passant de 4,4 millions d'euros à 9 millions d'euros, avec plus de 10 000 professionnels par an qui viennent se former. L'Université de Nantes, c'est également un lien souvent oublié avec l'entreprise, celui des étudiants stagiaires : plus de 8 000 par an !

T. B. : Nous avons structuré notre relation avec les entreprises autour d'une formule efficace qui résume assez bien notre vision : recherche + formation = innovation. Dans le cadre de la recherche, beaucoup de laboratoires établissent désormais des partenariats avec des entreprises. Celles-ci ont bien compris que leur croissance et/ou leur pérennité sont liées à leur capacité à innover. Les laboratoires, quant à eux, ont intégré les besoins concrets des entreprises pour les transformer en sujet de recherche. Nous avons ainsi un enjeu fort qui est de donner aux enseignants-chercheurs et aux laboratoires les outils qui leur permettront de mieux communiquer, de valoriser leurs travaux auprès des entreprises, puis de les transférer.

Vous venez de parler de la formation continue. Quelle approche a été mise en œuvre pour la développer ?

N. B. : L'Université a clairement une toute autre place à prendre sur ce secteur ! Rendez-vous compte : au plan national, les universités représentent moins de 3 % du total du CA de la formation continue en 2011, et ce chiffre tient compte de l'activité du Cnam. Nous avons un boulevard devant nous. Nous avons les compétences, les experts, le savoir-faire, la maîtrise pédagogique...

Pour ce faire, nous avons totalement réorganisé la Direction d'appui à  la formation continue pour qu'elle soit plus performante dans son accompagnement des entreprises et des professionnels. C'est l'interface entre les entreprises et les enseignants. Elle accroit ses compétences en matière d'ingénierie pédagogique pour réaliser des formations « sur mesure ». Nous devons développer de nouveaux formats de formation et une nouvelle offre, en coconstruction avec les branches professionnelles, les partenaires sociaux, les financeurs, tout en restant pertinent avec notre territoire.

Nous sommes convaincus que nous sommes attendus par les acteurs socio-économiques.  Ainsi, lors de la semaine Université/Entreprises, nous invitons les professionnels des ressources humaines à une séance de créativité commune pour identifier les besoins en formation de demain. Plus d'une cinquantaine de DRH sont d'ores et déjà inscrits. C'est dire que le besoin d'une réflexion commune est fort.

Parlons de l'Espace Entreprises. Quel est son rôle ?

N. B. : l'université a créé l'Espace Entreprises pour pouvoir offrir l'accueil le plus efficace et le plus complet. Il a été conçu comme un guichet unique, un point d'entrée pluridisciplinaire. L'équipe de l'Espace Entreprises est capable de répondre aux questions en matière de recrutement, de recherche, d'innovation ou de formation continue et d'orienter les entreprises vers le bon interlocuteur quel que soit le besoin. Il s'adresse aux entreprises qui ne possèdent pas de contacts préalables avec l'université. Bon nombre de nos composantes et de nos laboratoires ont déjà de nombreuses relations pérennes et étroites avec des entreprises qui perdurent. Mais un nombre croissant d'entreprises cherchent à faire appel à l'Université de Nantes et l'Espace Entreprises est là pour les orienter. Le mot d'ordre est clair : nous avons la responsabilité de rendre simple et lisible notre établissement.

T. B. : Pour aller plus loin dans une vision intégrée et partagée de notre stratégie, nous avons également organisé les compétences de l'Université sur le modèle des filières économiques des Chambres de commerce et d'industrie (CCI). Nous en avons ainsi identifié neuf, avec en tête de pont de chacune, deux enseignants-chercheurs qui en assurent la coordination et jouent le rôle de tour de contrôle, d'interface, entre les différentes composantes et laboratoires de l'Université et nos interlocuteurs extérieurs. Après avoir orienté l'entreprise vers le bon interlocuteur, ils suivent le déroulement de la relation. A-t-elle abouti à un partenariat ? Au recrutement d'un diplômé ? Avec le support de l'Espace Entreprises, ils mesurent l'efficience du dispositif.

L'Espace Entreprises peut donc accompagner les entreprises dans leur processus de recrutement. De quelle manière ?

N. B. : Quand une entreprise cherche à recruter, nous les orientons vers le Service universitaire d'information et d'orientation (SUIO) qui dispose d'une base de données d'environ 8 000 CV. Nous organisons également des actions ciblées, comme le salon des « Têtes de l'Emploi » qui a lieu durant la semaine Université/Entreprises. Plus de 50 entreprises de différents secteurs d'activités s'y associent. Les contrats d'apprentissage ou de professionnalisation sont également un levier fort et ce, dans pratiquement toutes les filières. Nous accompagnons également les étudiants entrepreneurs grâce à notre structure Créactiv. Du projet jusqu' à la création de leur entreprise, nous restons aux côtés de ces jeunes dirigeants.

T. B. : Nous organisons également pour les étudiants des ateliers de simulation d'entretiens d'embauche. Nous adaptons nos offres de formation pour faciliter l'insertion des étudiants sur le marché du travail dans les secteurs d'activité générateurs d'emploi. Nous avons renforcé nos liens avec la CCI Nantes Saint-Nazaire sur plusieurs thématiques, dont la Silver économie par exemple, un domaine d'activité qui recherche un large spectre de compétences, depuis l'ingénierie jusqu'aux sciences humaines et sociales.

Les entreprises ont besoin d'innover pour rester compétitives. Comment l'université peut-elle les accompagner ?

T. B. : Recherche fondamentale, accès aux équipements, prestations à valeur ajoutée, expertises, transfert de technologie... L'université peut s'adapter à un maximum de demandes qui ne sont pas l'apanage exclusif de grands groupes. Les PME sont un de nos cœurs de cible. La plupart du temps, les projets et les collaborations se développent dans le temps. Cela peut commencer par l'embauche d'un stagiaire, un projet d'étudiants ou la formation d'un collaborateur, puis l'entreprise va se laisser tenter par des prestations technologiques, une demande d'expertise, un contrat de recherche ou la mise en œuvre d'une thèse CIFRE (Convention industrielle de formation par la recherche ) ...

N. B. : Afin de simplifier notre lien avec les entreprises sur le plan de l'innovation, nous avons créé CAPACITÉS, une structure spécifique que nous présentons comme une filiale de l'université et qui connaît les fonctionnements et les besoins du monde économique. Nous nous plaçons ainsi sur le même plan que les entreprises, avec leurs codes, leurs façons de travailler. Cela représente quand même 60 collaborateurs et un CA annuel de 4,5 M€ en progression cette année. Cela sans compter les 12 personnels du service Partenariats-Innovation de l'Université de Nantes...

On parle de transfert et de valorisation des savoirs et des technologies. Concrètement, quelles sont les possibilités offertes aux entreprises ?

T. B. : Tout d'abord, nous proposons des plateformes technologiques. Les entreprises partenaires peuvent avoir accès à un certain nombre de services, dont des plateaux techniques et scientifiques. Ces équipements sont très pointus et n'existent nulle part ailleurs qu'à l'université. Mais nous ne mettons pas en œuvre que des moyens techniques. Nous proposons aussi le conseil et les savoir-faire d'experts. Au-delà de notre structure CAPACITÉS, nous travaillons également étroitement avec la SATT Ouest Valorisation qui enrichit le travail de l'université sur les problématiques de valorisation, protection des innovations ou encore leur transfert et leur commercialisation à l'échelle des régions Bretagne et Pays de la Loire. Notre partenariat avec Atlanpole permet également l'incubation de start-ups et la concrétisation des projets de jeunes docteurs et de chercheurs seniors de se lancer dans l'aventure entrepreneuriale avec un accompagnement professionnel.

Comment voyez-vous l'avenir des relations entre universités et entreprises ?

T. B. : Elles ne peuvent que se développer. Certains pourraient arguer que la conjoncture économique n'est pas propice à ce type d'action. Au contraire. C'est maintenant que les entreprises doivent se poser la question de leur différenciation par l'innovation. C'est maintenant qu'elles doivent se poser la question de la diversification de leurs recrutements et de leurs plans de formation, parce que l'innovation n'est pas que technologique et qu'elle est aussi humaine. Sur tous ces items l'université peut être présente et les accompagner. Parce que nous avons des enjeux communs, parce qu'il est de notre responsabilités d'acteurs publics de mieux diffuser nos savoirs et de faire en sorte qu'ils deviennent des atouts compétitifs pour le monde socio-économique, mais aussi parce que nous le devons à nos étudiants qui demandent à ce que nous les accompagnions le plus loin possible dans leurs démarches d'accès à l'emploi. Nous avons un nouveau modèle universitaire à imaginer. Les entreprises ont un regard à changer. En clair, les idées reçues doivent tomber !
N. B. : Effectivement, rapprocher l'Université du monde économique, c'est le sens de l'Histoire. Nous devons le faire dans le respect de nos valeurs de service public et sans nous dévoyer de nos missions prioritaires, mais cela est complémentaire et bénéfique pour tout le monde. Les enseignants-chercheurs savent que leur recherche doit se confronter au monde économique. Les étudiants ont un besoin de professionnalisation grandissant pour augmenter leur employabilité. Les entreprises trouvent réponse à leurs besoins d'accompagnement sur la recherche et développement.
Ce qui est en jeu, c'est ni plus moins que la compétitivité et l'attractivité de notre territoire proche, mais plus largement c'est une véritable question de politique publique au plan national qui est soulevée.