Depuis le mois de juin, au Centre international des langues, le professeur Zygmunt Frajzyngier, chercheur en linguistique à l’Université de Boulder, aux Etats-Unis, collabore au projet CorpAfroAS, projet ANR coordonné par Amina Mettouchi, professeur au LLING, sur l'étude des langues afroasiatiques.

Zygmunt FrajzyngierPourquoi, aujourd'hui, les langues sont-elles si importantes à étudier ?
Zygmunt Frajzyngier : Il ne faut pas généraliser à propos du langage, à partir d'une seule langue, comme c'est souvent le cas aujourd'hui. Quand on parle de système grammatical, on se base souvent sur les langues indo-européennes comme le français, l'allemand, l'anglais ou le russe. Mais il existe une très grande diversité de langues dans le monde et une très large possibilité de systèmes grammaticaux. Rien qu'au Cameroun, on compte 257 langues, dont 80 au Nord, pour une population d'environ 16 millions d'habitants. La façon de communiquer n'est pas du tout la même d'un village à l'autre. Le langage est la production la plus compliquée des facultés humaines car il existe des milliers de règles. C'est une richesse. Et si l'on perd une langue, c'est une partie de cette richesse qui s'envole.


En quelques mots, comment peut-on définir et expliquer le système de langage ?
Zygmunt Frajzyngier : Toutes les langues utilisent différents moyens de codage et expriment différentes notions. On peut bien sûr tout exprimer dans toutes les langues. La Bible ou les textes de Shakespeare par exemple, sont traduits dans des centaines de langues mais derrière, il existe des codes propres à chaque langue. Certaines langues obligent à indiquer la source d'information par un marqueur grammatical pour être comprise. Si par exemple on dit en français : « Les garçons ont joué au football », on peut se contenter de cette information. Dans d'autres langues, comme par exemple les langues amérindiennes parlées aux Etats-Unis, on est obligé d'indiquer par un mot grammatical comment on le sait (parce qu'on l'a vu, entendu, ou parce qu'on nous l'a dit). En français, cette information n'est pas nécessaire, et ne fait pas partie de la grammaire, même si bien sûr on peut aussi le préciser : « Ils ont joué au football, on me l'a dit. »


Justement, depuis quinze ans, vous développez une approche novatrice en la matière. Pouvez-vous l'expliquer ?
Zygmunt Frajzyngier : Ma démarche consiste à analyser dans son intégralité le système grammatical de chaque langue que j'étudie. Si on veut comprendre un mot, une structure, il faut prendre en considération tout le système, on ne peut pas extraire des parties d'une langue pour les comparer à des parties apparemment semblables dans d'autres langues. Concrètement, on commence d'abord par enregistrer un discours puis on transcrit le texte. On le traduit, on l'examine. Ensuite on établit une grammaire, c'est-à-dire une analyse et une description très aboutie de la langue, du point de vue du vocabulaire, de la phonétique, de la syntaxe... Et puis il faut aussi prendre en compte le contexte culturel de chaque pays. Tout a un sens. Mon approche de la linguistique peut être assimilée à une démarche scientifique, dans le sens où on change les paramètres un par un pour voir quelle incidence cela peut avoir sur l'analyse et l'interprétation.


On remarque depuis quelques années la disparition progressive des langues. Qu'en est-il aujourd'hui ?
Zygmunt Frajzyngier : Beaucoup de langues sont en danger, en particulier celles parlées par seulement quelques centaines ou milliers de personnes. Pour des raisons économiques ou politiques, les populations migrent vers les villes pour travailler, se marier... Ils y apprennent la langue et perdent petit à petit leur langue maternelle. L'autre danger, c'est l'abandon de manière consciente cette fois de certaines langues, surtout en Amérique du Nord, en Afrique et en Amérique du Sud. Cela peut aller très vite. Aujourd'hui, il existe environ 6 000 langues à travers le monde. D'ici quelques générations, il n'y en aura peut-être plus qu'une douzaine.

Depuis le mois de juin vous collaborez au projet CorpAfroAs. De quoi s'agit-il  ?

Zygmunt Frajzyngier : Il s'agit d'un projet créé en 2007. Il a pour objectif de créer une base de données sur les langues dites afroasiatiques, c'est-à-dire les langues du nord de l'Afrique, au nord du Nigéria, au nord du Cameroun, au sud du Tchad, et en Afrique de l'Est (Somalie, Ethiopie). Ces régions disposent de 6 familles de langues. Le but est de pouvoir collecter des données qui puissent servir aux futures générations de chercheurs, et ce même si certaines langues disparaissent.

Quelle est votre approche sur ce projet ?

Zygmunt Frajzyngier : Mon questionnement est le suivant : Dans quelle mesure les langues sont identiques ou différentes ? Et pourquoi le sont-elles ? De mon propre avis, les changements de structures grammaticales dans certaines langues ont, ou ont eu un impact sur d'autres langues. A partir de cette réflexion, mon objectif est de déterminer quelles informations sont nécessaires à ce corpus pour identifier ces changements. C'est ce travail que je vais mener jusqu'à la fin août. Je reviendrai en janvier et à l'été 2010 pour poursuivre ce travail.